Des kilomètres de galeries à 500 m de profondeur, les colis de déchets les plus radioactifs, stockés pour des millénaires… Le projet Cigéo a des dimensions physiques et éthiques inédites. La conception du site industriel souterrain s’affine actuellement. Frédéric Launeau, directeur du projet, nous explique les tenants et aboutissants de ce projet hors normes.

« Nous laisserons aux générations qui vont nous suivre un site, qui protègera l’homme et l’environnement pendant des centaines de milliers d’années »

La galerie du laboratoire souterrain de Cigéo.
La galerie du laboratoire souterrain de Cigéo.

Entreprendre en Souterrain : Combien d’années de recherche ont été consacrées au projet Cigéo ?

Frédéric Launeau : Nous en sommes à 25 ans de recherche, dont plus de 15 au sein de notre laboratoire souterrain – dont la construction a démarré en 2000. Nous continuons, actuellement, à mener des essais et expérimentations en vue de consolider la conception industrielle. L’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) est notamment partenaire de trois projets de recherche européens sur le stockage géologique. Nos recherches peuvent aussi servir dans d’autres types de domaines, comme les tunnels routiers ou ferroviaires. Ainsi, nous avons mis au point une technique de surveillance des déformations de parois, par des câbles de fibres optiques, coulés dans le béton. Elle va être utilisée par la RATP, dans le cadre du prolongement des lignes 12 et 14 du métro parisien. Nous en sommes à une cinquantaine de brevets, à raison de huit à dix demandes de dépôts par an. Autre exemple : une nouvelle technique dite de“voussoir monobloc compressible” a fait l’objet de plusieurs brevets. Elle vise à maîtriser à long terme la déformation des galeries tout en limitant l’épaisseur du soutènement.

EES : Comment a été choisi le site ? Quelle est sa spécificité ?

Frédéric Launeau : Notre spécificité est de creuser à 500 m de profondeur, au sein d’une couche d’argilite de plus de 100 mètres d’épaisseur. Le site a été choisi suivant deux critères : la géologie, mais aussi la candidature des territoires. En effet, depuis la loi “Bataille”, de 1991, l’Andra dispose d’un cadre juridique pour faire des recherches et trouver une solution. Dans les années 90, quatre sites se sont portés candidats et ont été sélectionnés : dans la Vienne, dans le Gard puis dans le Grand-Est avec les deux sites de la Meuse et de la Haute-Marne qui ont ensuite fusionné. Le site viennois présentait un sous-sol granitique, du même type que celui où les finlandais et suédois ont prévu de stocker leurs déchets, mais il y avait des incertitudes scientifiques et une grande difficulté à pouvoir démontrer la faisabilité d’un stockage dans cette couche géologique. En vallée du Rhône, il y avait un milieu argileux mais qui présentait des inconvénients (sismicité) et les viticulteurs se sont fortement opposés au projet.

EES : En Vienne, Ségolène Royal s’était aussi fermement opposée au projet. Du coup, est-ce l’adversité dans les autres départements qui ont amené l’Andra à choisir le site de la Meuse ?

Frédéric Launeau : Non, outre la candidature de ces deux départements, ce sont des raisons scientifiques qui nous ont conduit à nous concentrer sur le site de la Meuse et de la Haute-Marne. Ce sont les propriétés de cette couche d’argile, son imperméabilité, sa stabilité et sa capacité à confiner les déchets qui a été déterminante.

EES : A quels types de déchets sont destinés les souterrains de Cigéo ?

Frédéric Launeau : Ce sont les déchets de moyenne activité à vie longue et de haute activité (MAVL et HA) soit 4 % des déchets en volume mais 99 % de la radioactivité de l’ensemble des déchets. Les HA sont les résidus du traitement du combustible usé (issu de l’usine de La Hague).
Les “moyenne activité à vie longue” (MA-VL) proviennent notamment des enrobages (gaines) qui entourent les combustibles. Le projet Cigéo est conçu pour prendre en charge tous les déchets HA et MA-VL produits et ceux à venir, y compris des installations en cours de construction, soit 85 000 m3 de déchets radioactifs au total.

EES : Quelle sont les spécificités de l’exploitation souterraine de matières aussi dangereuses ?

Frédéric Launeau : Nous avons deux zones strictement séparées au fond, avec des flux distincts, ce qui  permet de séparer les travaux de creusement de l’activité nucléaire. En effet, les travaux vont être menés en parallèle de l’exploitation du site, prévue sur une centaine d’années. Les souterrains de stockage seront creusés progressivement et représenteront, à terme, environ 15 km2. En surface, deux zones également : à l’aplomb du stockage, cinq puits sont dédiés au transfert du personnel, du matériel, des matériaux et à la ventilation. Plus éloignée, la zone “Descenderie” est la zone de réception, contrôle et préparation des colis de déchets, elle est reliée au stockage souterrain par une double descenderie de 4,5 km : l’une pour le transfert des colis, l’autre pour les fonctions d’exploitation.

EES : le creusement de souterrains dans l’argile a-t-il nécessité de nouvelles compétences ?

Frédéric Launeau : Nous avons testé les différentes techniques de creusement de puits. Celle classique, à l’explosif, associée à un revêtement où l’on a soigné l’étanchéité entre la couche d’argile et la couche supérieure. Les galeries ont été creusées au brise-roche hydraulique, aux machines à attaque ponctuelle et enfin aux tunneliers, technique que nous privilégions actuellement.
Au total, 1700 mètres de galeries ont déjà été creusés dans le laboratoire. Dans le futur stockage, 30 km sont prévus pour la première étape et 230 km à terminaison, dans cent ans. L’une des spécificités est que, une fois tous les colis stockés, Cigéo sera refermé, c’est ce qui permet d’assurer la sûreté dite passive. Les galeries seront scellées et nous démonterons les installations de surface. Ensuite le site sera surveillé pendant plusieurs dizaines d’années.

EES : Et ensuite ? Quelles garanties devez-vous assurer pour le site de stockage souterrain de Cigéo ?

Frédéric Launeau : Nous laisserons aux générations qui vont nous suivre un site qui protégera l’homme et l’environnement du danger que représentent les déchets radioactifs, et ce sur de très longues périodes de temps. Tous les choix de conception que nous faisons aujourd’hui sont faits avec un double impératif : assurer la sûreté pendant toute l’exploitation et s’assurer que le stockage restera sûr, après sa fermeture et pendant plusieurs centaines de milliers d’années, de manière passive, c’est-à-dire sans qu’il n’y ait plus besoin d’intervention humaine, contrairement à ce qui existe aujourd’hui.  Pour autant, l’un de nos objets de recherche est de laisser, à la surface du site, une trace mémorielle, qui puisse alerter les générations futures sur le contenu dangereux du sous-sol, même en cas de perte de connaissance et de technologie.

EES : N’est-ce pas extrêmement ambitieux, voire prétentieux, de prétendre assurer l’avenir à des centaines de milliers voire des millions d’années ?

Frédéric Launeau : Au contraire, compte-tenu des durées de temps très grandes, nous savons bien que cela ne peut pas reposer sur l’homme… d’où le choix de la géologie. La couche sédimentaire argileuse choisie pour l’installation du site date de 160 millions d’années. Elle est stable depuis plus d’une centaine de millions d’années. Et c’est notamment pour cette très grande stabilité et aussi pour sa très faible perméabilité qu’elle est étudiée pour le stockage en profondeur. Il faut savoir que 30 % des déchets HA et 60 % des déchets MA-VL existent déjà… Ils sont pour l’instant et provisoirement dans des entrepôts ventilés, en surface, d’une durée de vie de 50 ans. A l’international, il y a consensus sur le stockage profond comme solution définitive pour ce type de déchets, parmi les pays confrontés au traitement de leurs déchets nucléaires. Nous sommes en contact avec plusieurs pays européens dont les Suédois, Finlandais, les Belges, les Suisses, mais aussi les Américains, les Japonais… Les Français sont les plus avancés, avec les Suédois et les Finlandais, qui ont déjà commencé à construire leur centre.

« La réversibilité est une exigence sociétale.
Nous devons transmettre aux générations suivantes la capacité d’adaptabilité. »

EES : Pourtant, vous avez une obligation de réversibilité du stockage, pourquoi ? Comment appréhendez-vous cette contrainte ?

Frédéric Launeau : La réversibilité est une exigence sociétale. Nous devons transmettre aux générations suivantes la capacité d’adaptabilité. C’est-à-dire ne pas verrouiller tous les choix. Car nous sommes certains que les générations suivantes seront plus intelligentes que nous et que leurs contraintes ne seront pas les mêmes que les nôtres. On doit également pouvoir maintenir la capacité de récupérer les colis – les opérations mécaniques de stockage sont donc totalement réversibles. Nous devons faire des choix techniques leur permettant de revenir en arrière.

EES : La prochaine étape décisive est le dépôt de demande d’autorisation de création du site Cigéo. Il était prévu en 2018 et a été repoussé en 2019. Pourquoi ?

Frédéric Launeau : Nous devions intégrer au dossier d’avant-projet détaillé des optimisations techniques qui visent à réaliser des économies substantielles, avec la même exigence de sûreté. Ce délai permettra également d’intégrer les retours de l’instruction des dossiers d’options de sûreté par l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire) et l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire).
Nous avons donc décidé de reporter la demande à la mi-2019.

Propos recueillis par Hélène Huteau


Nous remercions  Frédéric Launeau qui, grâce à cette interview sur les tenants et les aboutissants du projet Cigéo, nous permet de  mieux prendre en compte des enjeux liés à la gestion des déchets radioactifs au cours des années et des siècles à venir.

Nous profitons de cette occasion pour vous donner rendez-vous dans chaque numéro à venir d’Entreprendre en Souterrain pour découvrir une nouvelle rubrique intitulée : Nucléaire et souterrain.

La rédaction.

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EN CHIFFRES

• 85 000 m3 de déchets radioactifs seront stockés au total
• Coût total du projets arrêté par le Ministère en 2016 : 25 Mds € 
• 230 km de galeries à creuser
• Plus de 120 ans de fonctionnement

HISTORIQUE PASSÉ ET PRÉVISIONNEL DE CIGÉO

1991 : La loi “Bataille” définit trois axes de recherche pour les déchets les plus radioactifs.

1998 : Le site de Meuse/Haute-Marne est retenu pour la construction d’un laboratoire souterrain afin d’y mener des recherches, en vue de l’implantation d’un stockage profond.

2000 : Début de la construction du laboratoire souterrain.

2005 : L’Autorité de sureté nucléaire (ASN) choisit le stockage géologique profond comme solution de gestion définitive.

2006 : Après débat public, le Parlement entérine le choix du stockage profond, réversible, par vote de la loi du 28 juin.

2011 : Décret autorisant l’Andra à poursuivre ses activités dans le laboratoire souterrain jusqu’en 2030.

2013 : Débat public sur le projet Cigéo, organisé par la Commission nationale du débat public.

2016 : Remise du dossier d’options de sûreté et du dossier d’options techniques de récupérabilité à l’ASN. Loi du 25 juillet portant sur les modalités de création de Cigéo et sa réversibilité.

2019 : Dépôt de la demande d’autorisation de création.

2022 : Décret d’autorisation de création (sous réserve).

2030 : Autorisation de stockage du premier colis (sous réserve de création).